Conférence "La Guerre 14-18"

                                Conférence " La Guerre 1914-1918 "

    Samedi 14 Mars, l'Association Mémoire et Patrimoine de Fougerolles a organisé sa conférence annuelle sur le thème de la guerre 1914-1918 et son vécu par les récits et lettres de Poilus Fougerollais, voir affiche ci-dessous.

Affiche pour conference           Conference guerre 14 18 001

 

 

          Ce sont 170 personnes qui ont participé à cette conférence.

              

 

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           Nous avons eu le privilège d'avoir la présence des enfants d'Albert Savaris : Sœur Lucie et son frère Urbain.

              

 

 

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            Les petits enfants de Joannès Chassaing : Madame Marie-Christine Vergne et Monsieur Jean-Pierre Marc étaient aussi présents.                                

 

 

 

          Cette conférence avait pour thème : le contexte international et national, les départs, les affectations, la vie au front, le rôle des femmes à l'arrière, tous ces thèmes ont étés brillamment développés par Pierre Douillet historien, Président de l'Université du temps libre de Haute Mayenne et par Christine Lagrève professeur d'histoire au Lycée Don Bosco de Mayenne, vice présidente de notre association. Paul Bançais, par son talent de conteur, a su captiver et émouvoir l'auditoire à la lecture des carnets, d'Albert Savaris, tenus pendant ses quatre années de guerre, et les courriers que Joannès Chassaing envoyait à son épouse plusieurs fois par semaine du front de l'Est et de Salonique. Marie-France Dubré au son de son accordéon a joué des airs de chansons de l'époque de guerre et soutenu l'émotion par les récits de Paul.

          Voici les textes lus par Paul Bançais :Conference guerre 14 18 011

          Albert Savaris nous a donc laissé un carnet. En voici quelques extraits.

        1er Août 1914

         Mobilisation générale dans toute la France. La nouvelle est accueillie avec patriotisme et un grand désir de revanche.

         Monsieur le Curé de Fougerolles organise une procession à Notre Dame de Courbefosse. Comme beaucoup, je suis mobilisé et je dois me rendre au plus vite à Mayenne. On dit que les Boches sont entrés en Belgique.

          1O Août 1914

          Nous arrivons à Verdun à 6 heures du matin. On apprend que le 130ème de Mayenne a pris part à une violente bataille en Belgique. On parle de 300 morts et autant de blessés.

          15 Août 1914

           Nous sommes à Moirin et j'ai le bonheur d'assister à la Messe et de faire la Sainte Communion. L'église est pleine de soldats. On attend toujours le signal de monter à l'attaque.

          17 Août 1914

          Départ de Moirin vers 8 heures du matin par une forte chaleur. On entend une fusillade, le canon tonne. Nous approchons de la frontière. Les habitants évacuent au plus vite abandonnant tout. Les récoltes sont anéanties et brûlées dans les champs.

          24 Août 1914

          Bataille de Spincourt. La 22ème Compagnie à laquelle j'appartiens est durement éprouvée. Sur 230 hommes que nous étions encore le matin, il en reste seulement 60 le soir. Trois de mes camarades de Fougerolles restent sur le terrain . C'est la déroute complète. Nous sommes très découragés d'autant que nous n'avons pas été soutenus par notre artillerie. Le moral n'est pas bon. Les boches jettent des bombes incendiaires. Spincourt est anéanti. C'est notre baptême du feu. Nous sommes fatigués et surtout très mal ravitaillés. 

          Septembre 1914

          Les boches veulent franchir la Meuse à tous prix. Sous un violent feu d'artillerie, ils attaquent. Le régiment subit de nombreuses pertes. Le village de Rampont est complètement détruit. On ne voit que chevaux et bétail crevés et brûlés dans les étables. Nous marchons toute la journée sous la pluie. Nous sommes trempés jusqu'aux os. Les boches nous envoient des obus qui font de grands trous. C'est la deuxième nuit que nous passons à la belle étoile sans dormir. Nous sommes très fatigués et mal nourris. A une heure du matin nous faisons une contre attaque qui ne réussit pas. Nous avons beaucoup de tués et blessés. Deux grands copains à moi, sont tués côte à côte. Ce soir je vais aider à les enterrer.....

          Enfin nous sommes au repos. Je suis malade. Je suis évacué sur Verdun. Je vais rester à l'hopital numéro 3 pour courbatures et entérite. Je sors au bout de 8 jours, pas guéri, mais il faut faire de la place pour plus malades que soi.

Albert savaris soldat          Albert rejoint son régiment. Journée de très durs combats à Pintheville.Toute la nuit suivante, Albert  va aider à creuser des tombes pour enterrer 318 soldats allemands qui ont été abandonnés. Il refuse la propositions de galons de caporal pour la deuxième fois. Il fait très froid en octobre 1914. les hommes tombent autour d'Albert. Parfois des camarades proches, le moral s'amenuise. Le ravitaillement n'arrive pas toujours. Début novembre, Albert tombe gravement malade. Il souffre et voit ses forces l'abandonner. La fièvre atteint 41° et 9 dixième.

          Novembre 1914

          Je reçois les derniers sacrements. L'infirmier qui est prêtre écrit à ma famille. Enfin au bout de 15 jours allant  un peu mieux j'ai le bonheur de faire la Sainte Communion.

          11 décembre 1914

           Je ne suis point guéri mais il faut faire de la place. Je suis désigné pour le Midi et malgré ma faiblesse, je prends le train. On m'emmène à l'hôpital Continental de convalescents qui présentent une forte rechute de fièvre typhoïde. Puis à l'hôpital Paradis où, Dieu merci, j'ai été soigné par des sœurs de Saint Vincent de Paul auxquelles je peux dire que je dois la vie. Je me suis retrouvé avec un autre grand malade. On nous faisait les mêmes traitements : purgation le matin, puis à deux de l'après-midi enveloppement dans un drap trempé d'eau froide et le soir lavement. Tous les jours, plus de 40° de fièvre. Grâce aux bons soins de sœur Marguerite et de sœur Louise, on s'en est tiré.

          Début 1915

          On m'a accordé 20 jours de repos chez moi. Je suis encore bien faible mais il est si bon de revoir la famille. Chez nous j'ai fait du fagot et préparé la terre pour les pommes de terre. On m'envoie passer la visite à Laval au centre de réforme. Je suis proposé pour 2 mois de convalescence. Quel bonheur ! Mais je ne suis pas solide.

          Albert espère la fin de la guerre. Les mois passent. Il réintègre le dépôt de Mayenne puis celui de La Flèche au mois de Juin, mais son état est jugé si critique que son départ pour le front est reporté jusque fin Septembre. Il change de régiment et part pour une destination inconnue.

Soldat joanes chassaing 1          Joannés Chassaing n'a pas pris de notes sur un carnet. Presque tous les jours il a écrit à sa femme Emilienne.

          Dimanche 15 Août 1915 dans la tranchée de première ligne

                                                  Ma très chère Emilienne

          Aujourd'hui, le grand jour de l'Assomption, fête à la très Sainte Vierge, je t'envoie ces mots pour te dire que je suis en bonne santé et j'espère que tu es de même ainsi que notre petit mignon de Raymond.J 'ai  l'espoir que la Sainte Vierge et le Bon Dieu nous accorderons bientôt la victoire et la paix et que nous reviendrons tous dans nos foyers.

          Dans l'endroit où je suis, c'est à peu près à 50 mètres de la tranchée allemande. Les plus près de mes camarades sont à 15 mètres.

          Si tu voyais ton mari ma chère Emilienne, en ce moment, tu ne le reconnaîtrais pas. Je suis comme si je m'étais roulé dans la boue.J'ai toute ma barbe de deux mois, épaisse et forte. Par dessus le képi sur ma tête, j'ai un couvercle en acier. Il préserve un peu des éclats d'obus. Je t’assure que nous ne sommes pas heureux. Ça bombarde de tous les cotés et il pleut tous les jours. par endroits dans la tranchée, il y a 20cm d'eau et de boue. Les nuits, au clair de lune, on nous fait faire de petites tranchées pour placer les fils télégraphiques et téléphoniques. On dort le jour. Espérons que le Bon Dieu nous fera la grâce de ressortir des premières lignes sains et saufs et que j'aurai le plaisir de revoir un jour ma petite famille. En tout cas, si je venais à disparaître, ne te fais pas trop de bile car tu auras toujours le plaisir de penser que je suis mort en faisant mon devoir.

          De ton côté, marche toujours dans le chemin de l'honneur et du devoir. Guide ton fils dans ce chemin pour qu'il te rende heureuse toute ta vie. Tu souhaiteras le bonjour à tous tes pareils ainsi qu' tes frères quand tu auras l'occasion de leur écrire. Je te remercie beaucoup pour les colis que tu m'as envoyés. Ils étaient parfaits sauf le dernier que le miel était renversé. Pourtant il était bien bon. Tu me dis que tes parents sont si bon envers toi. J'en suis bien content et je souhaite que ça continue le plus longtemps possible.

          C'est une triste vie que la guerre et j'espère que nous aurons bientôt la Paix.Je t'embrasse ma chère Emilienne ainsi que notre petit Raymond et au plaisir de vous revoir.

          Ton mari dévoué Chassaing Joannès défenseur de la France.

           
          Joannès est blessé à la mi-octobre. Il est évacué par train dans le Centre de la France. Il écrit à Emilienne de ne pas se faire de bile, qu'il va de mieux en mieux....

A l hopital d allevard          Allevard les Bains, le 20 octobre 1915

                                                 Ma très chère Emilienne

          Me voici arrivé depuis hier soir et je t'assure que j'ai bien dormi. Ma blessure va de mieux en mieux et je crois que d'ici 1 mois, je serai à peu prés guéri. J'aurai sans doute une permission de 8 jours pour venir vous voir. Ensuite, il me faudra regagner le dépôt de Rochechouart puis revenir sur le front si la guerre n'est pas finie. Faut espérer que nous aurons bientôt la Paix. J'espère que le Bon Dieu nous exaucera car je t'assure, ma chère Emilienne, sur le front j'ai enduré les souffrances les plus terribles. Ma blessure n'est pas grave. C'est comme je t'ai dit au menton. Mais j'étais bien abimé quand même. C'était le lundi 11 octobre, au soir, les boches nous ont envoyé des gaz asphyxiants. Moi, j'ai pris aussitôt mon masque. Ensuite, ils nous ont envoyé des obus dont un de calibre 77 rempli de balles shrapnells. C'est une de ces balles qui est rentrée par ma joue, m'a cassé 2 dents et passée sous ma langue et sortie sous le menton. Le major me l'a extraite. Elle était prise dans la peau. Il m'a quand même endormi. Cette balle était en plomb, toute ronde comme une canette avec quoi jouent les gosses. Je ne peux pas encore bien mâcher le pain ni la viande, tout ce qui est dur. Je suis bien soigné.

          Joannès semble guérir vite. Il est robuste. La nourriture est bonne et il aimerait bien prolonger son séjour. De son lit d’hôpital, il donne des conseils à son épouse.

                                                 Ma chère Emilienne

          Jusqu'à présent, je n'ai pas été désigné pour aller à Grenoble et je n'y tiens pas car je suis bien soigné ici. Mais quand je serai désigné, il faudra bien y aller ! Ma blessure ne guérit que trop vite. Quand on est en bon sang, on guérit vite. Puis j'ai bien espoir d'avoir une permission pour venir te voir.

          Dis-moi si vous avez des nouvelles de ton frère Ernest. Écris-moi souvent, tu me feras plaisir.

          J'ai peur que vous ne serez pas assez de 4 pour piler les pommes. L'année dernière, nous étions 5 et nous avions assez de travail, tu le sais bien. Tiens bien tes fûts propres à l'avance. Notre tonneau contient 1000 ou 5OO pots et la barrique 11O pots. Tes 60 boratées de pommes doivent te faire 1000 litres  de pur jus. Fait du bon pur jus. Les pommes ne sont pas chères cette années. Il faut en profiter !...

          Finalement, Joannès est dirigé sur Lyon dans un hôpital spécialisé dans les blessures à la mâchoire.

Joanes chassaing avec un ami a l hopital                                               Ma très chère Emilienne

          J'ai tout de même reçu tes lettres avec beaucoup de retard. C'est donc bien vrai que ton pauvre frère est mort. Certainement il a beaucoup souffert. Souvent les médecins utilisent de la morphine qui calme les douleurs. Il vaut mieux qu'il soit mort à l'hôpital. S'il était resté entre les tranchées allemandes et françaises, ce qui arrive assez souvent, il aurait souffert le martyr. Personne ne peut aller chercher les soldats qui meurent à bout de forces, de souffrances et parfois de faim. Ils restent quelquefois deux mois sans être enterrés. Je l'ai vécu et je t'assure que ça ne sent pas bon, ça fait frémir... Enfin, il est mort en faisant son devoir de patriote. Donnes-moi encore de tes nouvelles. Embrasses bien notre petit Raymond pour moi.

                                        Ton mari fidèle et dévoué, Joannès Chassaing

          Joannès va rester quelques semaines à Lyon, il aurait souhaité obtenir une permission pour passer le 1er de l'an auprès d'Emilienne et de Raymond. Il lui faudra attendre encore de bien longs mois.

           Lyon le 14 février 1916

                                              Ma très chère petite Emilienne bien aimée,

          J'ai reçu avec grand plaisir ta lettre datée du 10 février où j'apprend que vous êtes tous les deux en parfaite santé. Moi je me porte à merveille, sauf ma blessure qui n'est pas encore complétement guérie. Avec le temps ça se passera. Tu serais bien contente de me voir le plus vite possible. C'est pareil pour moi. Et c'est mieux que tu préfères  me voir à l'abri dans les hôpitaux de Lyon plutôt que de me voir quelques jours près de toi et ensuite regagner les tranchées. Je m'ennuie tout de même depuis bientôt un an que je suis loin de toi. Je pense souvent à toi. Je me rappelle quand j'allais tous les matins aux chiffons sur la route de Désertines avec Adrien. Tu nous dépassais avec tes poulains, les uns attachés à la queue des autres. Tu ne me regardais pas et moi, si timide, je n'osais pas te parler. Pourtant je fixais quelques regards sur toi qui signifiaient de bien belles petites choses. C'était 2 ou 3 ans avant notre mariage.....

                     Mars, Avril..... Joannès ne rentre pas à Fougerolles. L'hospitalisation se prolonge. Les mois passent et la permission n'arrive pas.

          Il faudra patienter jusqu'à la mi-novembre 1916 pour un court séjour auprès des siens. Dans les lettres qui suivent, on devine l'immense cafard qui l'accompagne.

          Rochechouart, le samedi 25 novembre 1916

                                                                     Ma très chère épouse,

          Je viens d'arriver à 10 heures ce matin. J'ai fait un beau voyage. Je suis un peu fatigué mais pas malade. Je t'assure que j'ai bien le cafard en pensant à ma famille que j'ai dû quitter pour revenir à la vie militaire.

          J'ai le regret de t'annoncer que j'ai été désigné pour partir à Salonique. Mon Dieu que c'est triste. Quand aurons-nous la fin de cette terrible guerre ? je t'assure ma chère Emilienne que ça me fait beaucoup de peines de partir aussi loin. Je suis bien triste.

           Écris-moi souvent ma bien-aimée de cœur. Je te dis au revoir. Prie le Bon Dieu pour moi. Que l'être suprême qui nous commande abrège mes souffrances et qu'il me ramène bientôt auprès de toi. Ce sera mon plus grand Bonheur.

                           Ton mari fidèle et dévoué qui ne cesse de penser à toi et qui ne t'oubliera jamais.

                                    Ton Joannès Chassaing du 9ème Bataillon de Chasseurs.

                      L'année 1916 s'achève sur le départ de Joannès pour Salonique.

           Albert se guérit du typhus et revient sur le front à la fin 1915. Il retrouve l'horreur et il voit mourir des camarades. Nous le retrouvons début février 1916.

          1er février 1916

          Un beau jour pour moi, j'ai le bonheur d'être versé à une compagnie de mitrailleuse en formation à l'arrière. Quel changement dans ma situation, après avoir passé les fêtes de Noël  et du Jour de l'An dans les tranchées, dans la boue jusqu'aux genoux par le froid et la pluie. J'en pleurais malgré moi en pensant au pays.

          Septembre 1916

          Je mets un cierge à la Sainte Vierge, la suppliant de me protéger pendant les durs combats que nous allons endurer. Nous couchons dans la plaine roulés dans nos toiles de tente. Je n'ai pas encore vu pareil désastre, ni telle horreur. les morts ne sont pas encore enterrés et Dieu s'il y en a : beaucoup de boches et je crois encore plus de Français.

          Des villages, il ne reste que ruines. Vers 5 heures du soir nous montons à l'attaque. Nous sommes entre la vie et la mort, et cela sans ravitaillement depuis plus de 2 jours. Nous ne sommes plus des hommes, mieux vaudrait en finir. Le régiment compte près de la moitié de pertes : tués, blessés, disparus.

          Nous subissons de violents bombardement avec les gaz asphyxiants. Toutes les nuits nous faisons des tranchées pour nous mettre à l'abri. cela dure pendant 4 jours. On pense que nous allons y rester : le moral est très mauvais. Dans l'après-midi du 26, malgré une forte salve d'artillerie, je vais au péril de ma vie, déterrer 3 soldats de la 5ème compagnie, ensevelis vivants à 2 mètres de moi, et cela malgré l'interdiction de mon Lieutenant. Grâce à Dieu, j'ai le bonheur de les tirer de là. Les 2 premiers ne sont que légèrement blessés, mais le troisième, nommé Moreau, était rudement touché à la tête. Après avoir nettoyé la plaie, je lui ai fait un pansement comme j'ai pu et je lui ai donné de l'alcool de menthe que j'avais dans ma cartouchière. Le soir les brancardiers l'ont descendu au poste de secours. Il en est revenu, car il m'a écrit depuis, pour me remercier de lui avoir sauver la vie.

          Cela me vaut une citation que je n'ai nullement cherchée. mon Lieutenant est très furieux. 

          Octobre 1916

          Le 13, revue par le Général de Division Valdau et le Général Pinoteau.

          Arrivé sur le terrain, j'ai l'agréable surprise d'être appelé pour recevoir la Croix de Guerre des mains du général valdau qui m'embrasse et me félicite pour mon acte de courage. Voici le texte de ma Citation

         " Le Général, Commandant la 15ème Brigade d'Infanterie cite à l'ordre du jour le soldat Savaris Albert 2ème Compagnie de mitrailleuse, soldat d'une grande bravoure qui n'a pas hésité sous un violent bombardement à porter secours à trois de ses camarades ensevelis dans une tranchée et par ses soins les a ramenés à la vie."

         Le 28, enfin nous sommes relevés de cet enfer et nous prenons les autos pour arriver au repos. Quel changement de ne plus entendre le canon, mais nous sommes méconnaissables, pleins de boue, pleins de poux. Voilà 39 jours que nous n'avons pas changé de linge. Je dois partir en permission d'ici peu.

         Je suis bien content de revoir ma famille, et cela pour 9 jours. Pendant mon séjour chez moi, j'ai le bonheur de voir mon frère Emile.

Emile savaris 1          Albert a ses 2 frères Emile et Pierre qui sont à la guerre. Tous les 3 reviendront.

          1917   Joannès est arrivé à Salonique

          Mercredi 10 janvier 1917

                                                       Ma chère épouse,

          Je viens de recevoir avec grand plaisir ta lettre datée du 21 décembre.Je suis content de vous savoir tous les deux en bonne santé. La mienne est parfaite. Depuis que j'ai quitté Brive, je n'ai pas encore reçu un colis de toi. j'espère en recevoir un et ce sera tant mieux par ce que j'en ai besoin. Je t'écris à la lueur d'une bougie. je suis dans un centre de mitrailleurs pour le 58ème bataillon de chasseurs. Je ne sais pas si je vais rester sur le front.

          Le samedi, c'est repos et fête pour ceux de la religion Mahométane. Le vendredi pour les Israélites. Et le jeudi pour la religion Orthodoxe, comme les Russes par exemple. Les Turcs qui sont riches possèdent jusqu'à 4 ou 5 femmes qu'ils achètent et revendent à leur gré. Ils les font travailler et eux ne font rien. Les femmes sortent rarement en ville. Elle ont un voile épais devant la figure. C'est l'esclavage complet dans ce pays.

          Nous aussi, nous sommes esclaves depuis cette terrible guerre. Quand finira-t-elle ? Que Dieu nous l'accorde le plus vite possible et que je revienne en France auprès de ma petite Emilienne et du petit Raymond. Que c'est triste d'être si éloigné les uns des autres et de revoir des nouvelles si vieilles.

              Reçois ma très chère bien-aimées mes amitiés les plus douces. Ton Joannès fidèle.

            Joannès apprend qu'il n'y a qu'un bateau par semaine qui amène du courrier. Pas toujours. Il reçoit quand même de délicieuses rillettes et du beurre de Fougerolles et il en réclame davantage à Emilienne : de l'andouille, du jambon, du chocolat Meunier... Il se résigne à voir la guerre durer. A la mi-mars, il reçoit 6 lettres d'un coup et prodigue de nombreux conseils à son épouse. " Tu me dis que tu n'as plus beaucoup de vin rouge. Si ton père et ta mère veulent bien t'en céder un quart de barrique, je te conseille de le prendre. Dans un quart il y a 56 ou 57 litres, soit près de 6 décalitres qui correspondent à 70 ou 80 bouteilles champenoises ou bordelaises. Ces bouteilles contiennent 75 cl tandis qu'un litre contient 100cl. "

           Joannès ne perd pas le nord ! Dans ce même courrier, il conseille à Emilienne de se méfier. Acheter une corde de bois 35 francs alors que le prix normal est de 40 à 45 francs, c'est louche ! Il faut qu'Emilienne demande à son père de vérifier....

          Nous retrouvons Joannès à la fin décembre, toujours à Salonique.

          Dimanche 30 décembre 1917

                                                        Ma très chère Emilienne

           Je t'envoie ces quelques lignes pour te dire qu je suis toujours en parfaite santé et j'espère qu'il en est de même pour toi ainsi que pour mon petit Raymond. Je n'ai pas encore reçu ton colis de chocolat. Je me demande s'il arrivera. Ma chère Emilienne, il faut que je te dise que j'ai attrapé un vice à la guerre. Je m'ennuie.... et je fume beaucoup de tabac dans la pipe. Espérons que je me passerai de fumer lorsque je serai de retour près de toi.

         Voilà comment on dit la prière en Orient : c'est derrière les rochers. Il n'y a pas d'église. Embrasse bien mon petit Raymond pour moi. reçois ma chère Emilienne mes plus sincères amitiés. Ton mari dévoué et Fidèle

                                                           Chassaing Joannès

          Pour Albert l'année 1917 sera terrible.

          Janvier à Mars 1917

          Nous logeons dans une grande ferme abandonnée. Le pain et le vin sont gelés sur nous. On fait du feu comme on peut, tout le monde se plaint de la guerre. Nous partons pour le Plateau de Craonne, entre Reims et Soissons. Nous montons le soir aux tranchées.

          Tous les après-midi nous subissons de fortes rafales d'artillerie. Heureusement nous avons de bons abris. Il passe des oies sauvages, les boches tirent dessus et nous aussi sans aucun résultat. Il fait très froid et il tombe de la neige.

          Avril

          Mr Poincaré et le Général Nivelle passent en visite sur le front. On prévoit une grande offensive d'ici peu. On apprend que l'Amérique a déclaré la guerre à l'Allemagne.

          Notre attaque est déclenchée, nous sautons hors des tranchées.

          Le premier Corps d'Armée attaque le Plateau de Craonne et le Chemin des Dames à notre gauche. Le 89ème est engagé au Bois des Buttes que nous prenons avec près de 400 prisonniers.

          Quel massacre ! On ne voit que tués et blessés. Nous souffrons du froid aux pieds et surtout de la soif. Le 31ème Régiment d'Infanterie prend le village de la Ville au Bois avec près de 500 prisonniers.

          Le 30 avril violent bombardement avec gaz asphyxiants. L'attaque est repoussée mais nous avons de nouvelles pertes. Il tombe un obus de 150, à 2 mètres de nous. Il n'éclate pas.

                    Mai

          Revue par le Général de Division. Il adresse ses félicitations au régiment, pour sa belle conduite lors de l'attaque des 16 et 17 avril.

          Le 17 mai, nous sommes au repos et c'est le jour de l'Ascension. Je vais à la messe et je fais la Sainte Communion.

          Le 29, j'enterre un soldat boches mort depuis quelques jours tout près de notre abri. On apprend que plusieurs régiments ont refusé de monter en ligne : le 4ème, le 82ème, le 313ème régiment d'infanterie, tous de notre division. Le moral n'est pas bon. Nous devons être relevés demain soir. Tout le monde se plaint.

                   Juillet

           Après 11 jours passés chez nous,il me faut repartir. Le 14 juillet nous touchons une bouteille de Champagne pour 4 et un cigare. Nous faisons un peu la fête.

                                       Août

           J'ai le bonheur d'avoir la visite de l'Abbé Bailleul, (vicaire de Fougerolles) que je n'avais pas vu depuis la mobilisation. Il est brancardier.

                                          Septembre

            Forte attaque depuis Craonne. Nous nous mettons en position et l'attaque est repoussée grâce à nos tirs de barrage. Je reçois une lettre de mon frère Emile, il me dit que les boches ont attaqués dans son secteur. Il est très découragé.

                      Novembre

            Les boches continuent d'évacuer le Chemin des Dames. Nous occupons leurs tranchées qu'ils ont abandonnées et minées. On se croirait aux tristes jours de la Somme. Deux sections de la 5ème compagnie ont sauté ce matin.

            O ne voit que morts en décomposition, et ça ne sent pas bon. Nous sommes relevés après avoir passé une bien triste nuit, entre la vie et la mort. Nous sommes logés dans une mauvaise sape, pleine de poux et de misères, les rats ne nous laisse pas dormir...... J'ai 2 copains qui partent pour Salonique.

                       Décembre

           On dit que les boches entament des pourparlers de paix avec  les Russes. Il fait très froid.

                       25 Décembre

          Bien triste Noël passé loin des siens, sans office religieux.

                                                               1918

          L'hiver est rude en Grèce. La neige tombe. La compagnie des mitrailleuses du 58ème Bataillon des Chasseurs Alpins s'est déplacée à plus de 400 kilomètres de Salonique. Cela fait plus d'un an que Joannès n'a pas vu sa famille.

          Mercredi 3 avril 1918

                                                           Ma très chère épouse,

          J'ai toujours beaucoup de travail et de misère. Il n'y a pas de poste pour mes lettres. Il faut attendre le jour où passe le mulet. Il me tarde de venir te voir. Je t'en prie, écris-moi souvent ma chère bien-aimée car je m'ennuie beaucoup. Dis-moi, ma chère Emilienne si, après ma permission, tu veux que je revienne en Orient ou bien si tu veux que je revienne sur le front Français ? Je ferai comme tu voudras.

          Embrasse mon petit Raymond pour moi. Ton Joannès qui aime sa femme de tout son cœur.

                                                          Ton époux fidèle Chassaing Joannès.

          19 juillet 1918

                                                           Ma très chère épouse,

           Je suis toujours en parfaite santé et je souhaite qu'il en soit de même pour vous deux. L'offensive continue et nous avançons toujours. Il fait une chaleur terrible. Je suis un peu fatigué. Bien que je sois débordé, je t'adresse quelques lignes à chaque fois que je peux. Quand l'offensive sera terminée, sois bien sûre ma bien-aimée que je viendrai te voir. En ce moment les permissions sont supprimées pour les troupes qui avancent en Albanie. Ne te fais pas de bile pour moi. Jusqu'à présent, tout va bien. Que le Bon Dieu et la Sainte Vierge me viennent en aide. Embrasse notre petit Raymond pour moi. Bonjour à tes parents, frère et sœur. Au revoir ma chère Emilienne. Je t'aime de tout mon cœur et j'ai espoir de venir te voir bientôt et cela me réjouit. Ton mari qui ne cesse de penser à toi.

                                                                  Chassaing Joannès

          Mi-Août, Joannès se prépare à regagner la métropole. Le bateau débarquera en Italie. Il va retrouver Fougerolles et sa famille en septembre et retournera dans son bataillon le 22 octobre. On devine qu'il n'en peut plus de cette guerre. Son foyer lui manque.

          Vincennes, mercredi 30 octobre 1918

                                                            Ma très chère Emilienne,

          J'attends une lettre de toi. Cela fait 8 jours que je t'ai quittée et je n'ai encore rien reçu. Moi je t'écris tous les 2 ou 3 jours. Si tu savais ma chère Emilienne combien cela m'ennuie d'être revenu à la vie militaire après avoir passé de si beaux jours avec toi. Pourquoi tu ne m'écris pas ?..........

          Je pleure et je suis bien triste de t'avoir quittée et ce qui me fait le plus de peine c'est que je crains devoir regagner le front sans te revoir. Ce n'est pas pour tout de suite par ce que je suis malade à l'infirmerie. Cette sale grippe, ça rend bien malade. j'ai beaucoup maigri. Je me lève un peu tous les jours dans ma chambre mais je n'ai guère de forces ni d'appétit. Il y a beaucoup de soldats malades de la grippe à l'infirmerie.

                               Embrasse bien notre petit Raymond. Ton mari fidèle qui ne cesse de pense à toi.

           La terrible grippe espagnole dont est victime Joannès a fait plus de 20 millions de morts. Il est toujours à l'infirmerie lorsqu'il reçoit des nouvelles d'Emilienne.

           De son côté, Albert aborde l'année 1918 plein d’inquiétude.

           1er janvier 1918

           Encore une année de guerre écoulée. Que sera  pour nous celle qui commence ? Cœur Sacré de Jésus, faites que ce soit bientôt la fin. Donnez la Paix à la France, ce sont mes vœux les plus chers. Nous touchons une bouteille de Champagne pour 4, une tranche de jambon, un cigare et un litre de vin par homme. Il tombe de la neige en abondance. C'est le calme sur tout le front Mr le Curé m'envoie 2O francs pour mes étrennes. On nous annonce la relève. Le soir, les boches font 2 attaques coup sur coup. Elles sont stoppées. Nous avons tiré plus de 2000 cartouches..... Les boches recommencent leurs attaques. On raconte que les soldats n'ont pas voulu sortir des tranchées. Il fait très froid. On se plaint surtout des pieds. Il y a un violent bombardement sur le plateau de Craonne.

           28 janvier

           Je suis du prochain départ de permissionnaires. Le soir, je vais avec des copains faire une virée dans les environs et nous faisons un peu la fête. Le lendemain, je prends le train et j'arrive aux Loges, 2 heures après, je suis près des miens. Quel bonheur!

          14 février

          Encore une fois, il me faut repartir. J'ai le cafard.

           Mars

          Tous les jours nous sommes en alerte. Les avions ennemis viennent jeter des bombes sur Paris. Les boches utilisent des bombes incendiaires qui détruisent tout. Le régiment est éprouvé. Nous avons été 5 jours sans ravitaillement. Nous n'en pouvons plus. Ils sont aux portes d'Amiens. Nous menons une vraie vie de martyrs, sans pain, sans nouvelles et le ravitaillement qui n'arrive pas. Nous avons eu des boîtes de conserves par avions et toujours pas de pain. On reçoit l'ordre de tenir coûte que coûte. Les boches n'avancent plus.

          Avril

          Nous prenons le train pour le front d'Alsace. le 8 avril 1918 restera une date inoubliable. Quelle surprise, vers 9 heures  du matin de me voir appelé. C'est mon frère, Pierre, qui est adjudant au poste d'ambulance de Bessoncourt. Quelle joie de se revoir. Mais aussi quelle peine de me voir dans un si triste état. Il va demander au capitaine la permission de m'emmener en ambulance chez lui.

Pierre savaris caporal          Aussitôt arrivé : douche et échange d'effets. Mon frère me fit la barbe. Et là, je suis tombé en syncope. L'après midi mon frère a télégraphié à ma famille pour leur annoncer la bonne nouvelle. Le commandant m'a dit en arrivant, qu'il ne devrait pas être permis de mettre un homme en pareil état.

         15 avril

           Nous sommes en Alsace reconquise et cela fait plaisir. Revue par le Colonel. Je reçois ma 2ème citation à l'Ordre du Régiment. Cela me fait plaisir. Mon frère a le bonheur d'y assister "Caporal Savaris Albert, 2ème compagnie de Mitrailleuses, gradé très énergique pendant les journées du 25 et 26 mars, a commandé sa pièce dans des conditions difficiles, au mépris absolu du danger. "

          Mai

          Nous montons en ligne. Nous avons de bons abris. On entend les boches jouer de l'harmonica. Nous sommes à peine à 50 mètres les uns des autres,séparés seulement par un réseau de ronces artificielles électrifiées. Les boches nous envoient quelques rafales d'artillerie.

         31 mai

          Mauvaises nouvelles de la guerre. L'heure est grave. Les boches avancent toujours, ils sont aux portes de Reims et de Soissons. Nous devons remonter en ligne ce soir. Cette fois la position n'est pas brillante : pas d'abri en cas de bombardements. Nous recevons des noirs en renfort. Les boches sont à Château-Thierry. Le moral n'est pas bon.

           Juillet 1918

           Ordre est donné d'avoir les cheveux coupés à la tondeuse,ainsi que la barbe. La bataille fait rage. Les boches reculent. Je reçois la nouvelle qu’Émile est de retour de Salonique. Je rencontre 2 gars de chez nous. Nous faisons un peu la fête.

            22 juillet

            bLe soir, nous montons à l'attaque, sous un violent bombardement d'obus, gaz asphyxiants, avec un bataillon de noirs en soutient. La situation est très grave, nous sommes en première ligne. Les boches sont là, en face de nous. Nous tirons plus de 500 bandes de cartouches, la pièce en est rouge. On entend que cris de blessés. Un obus tombe à quelques mètres de nous, nous sommes 3 blessés.

            J'ai le bras droit traversé par un éclat d'obus. Mon tireur et le chargeur sont blessés plus gravement. On vient à notre secours et je suis évacué après un pansement sommaire. Les boches nous

bombardent encore, il y a des tués. Enfin nous sommes évacués. On me fait un pansement et une piqûre.

            24 juillet

            Enfin, nous prenons le train pour l’hôpital central de Bar le Duc. Le soir même je suis opéré. Il arrive 2 trains de blessés et il faut faire de la place. Le soir, nous quittons l'hôpital pour la direction de Lyon.

            6 aout

            Je vais à la visite et passe une radio pour ma blessure. Il faut une nouvelle opération que je subis le lendemain. Le Capitaine m'envoie une 3ème Citation et cela me fait bien plaisir.

            Citation à l'Ordre du Régiment N° 717 du 6 août 1918 :

           " Le Colonel Esgentièle cite à l’Ordre du Régiment : Caporal Savaris Albert mle 75 2ème Compagnie de Mitrailleuse. Malgré un bombardement intensif, est resté à son poste de combat et a été blessé près de sa pièce."

           28 août 1918

           Tout  d'un coup, les nouvelles  de la guerre sont très bonnes, depuis 15 jours, nous avons fait plus de 20 000 prisonniers.

           4 novembre 1918

           On dit que des parlementaires  boches sont partis demander un armistice.

          10 novembre 1918

          On dit que le Kaiser a abdiqué et les nouvelles sont bonnes. 

          11 novembre 1918

          Jour de Gloire ! Grâce soit rendue à Dieu qui nous a donné la victoire. C'est la joie partout, les cloches sonnent à toute volée. L'Armistice est signé. La guerre est finie.

103          Albert sera démobilisé le 19 mars 1919. Il participera à la récupération de matériel sur les champs de bataille. Il sera amené à enterrer des soldats abandonnés. Il mènera des opérations de maintien de l'ordre avec la gendarmerie pour éviter les pillages. Du 22 janvier au 14 février 1919 il sera à Fougerolles en permission. Il se demandera pourquoi repartir. Il répondra : il le faut. Le 19 mars, Albert rentre définitivement. Il retrouve ses 2 frères. Quel immense soulagement !

          11 novembre 1918, Joannès est toujours cloué sur son lit d'hôpital.

          Vincennes, le lundi 11 novembre.

                                    Ma très chère épouse,

          Pas de nouvelles aujourd'hui....... A l'instant où je t'écris, j'apprends que l'Armistice est signé avec l'Allemagne. J'espère que la guerre est finie et que dans quelques mois, nous allons regagner nos foyers. C'est le désir de tous les poilus......

                                       Ton mari fidèle. Chassaing Joannès

         Début décembre, Joannès est toujours à l'infirmerie de Vincennes. Pas de permission, ni à Noël ni le jour de l'an. Joannès devra attendre le 23 mars pour être démobilisé. A 4 jours d'intervalle Albert et Joannès reviennent à Fougerolles définitivement. Deux gars partis de Fougerolles qui auront connu et témoigné de ce que fut la grande guerre de 14, l'immense boucherie.

      

                 

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Date de dernière mise à jour : 2015-12-01 18:41:24