Parachutage à Fougerolles

          La grange de Sérouanne abritait depuis plusieurs semaines le groupe de Saint-Hilaire du Harcouet. Sur le sol en terre battue, avait été aménagé, au long du mur, un espace pour dormir ;  au centre,  une longue table et deux bancs pour les repas ;  au-dessus, un fenil où l'on accédait au moyen d'une échelle. 

          Ce 2 juillet 1944, je suis là-haut, installé sur la paille, une nouvelle fois à l'écoute de notre poste à galène, à l'heure des messages diffusés par Radio Londres après 13 heures. Écouteurs plaqués sur les oreilles, je perçois assez nettement, malgré le brouillage habituel, la longue litanie qui,  au même instant, intrigue à la fois des milliers d'auditeurs en France. Les messages ainsi se succèdent et, soudain, le nôtre, - celui que l'on a utilisé fin juin - me parvient : c'est comme un lourd secret que cette voix de femme vient de me confier, là, dans ce grenier. 

         " La banque est fermée. Deux fois ". Je n'ai pas besoin d'en entendre davantage. J'ai dévalé l'échelle en m'écriant : "ça y est, c'est pour ce soir... et il y aura deux avions". Les six camarades présents accueillent avec enthousiasme qu'on devine la nouvelle de ce nouveau parachutage d'armes à Fougerolles auquel notre groupe doit, cette nuit encore, participer. D'autres groupes, en ce moment même, grâce au même magique avertissement, doivent manifester la même joie fébrile et prendre leurs dispositions pour ce soir. On décide que, cette fois, j'y accompagnerai Charlot  (Charles Ruault) qui a pris part aux précédents parachutages. Alice (Alice Bougourd), chargée d'une nouvelle mission en Mayenne, viendra avec nous.

          Fougerolles... Fougerolles-du-Plessis... Pour y parvenir, nous avons pédalé tous les trois sur des routes ensoleillées, en cet après-midi d'été qui, en d'autres temps, nous aurait plutôt incités à musarder à l'ombre des talus. Mais la guerre est trop présente pour laisser longtemps place à la rêverie et tant de signes, au long de cette  vingtaine de kilomètres, se chargent de nous rappeler l'atroce réalité : rencontre de quelques véhicules allemands isolés ; réfugiés fuyant le front de Saint-Lô sur des charrettes surchargées; pancartes fléchées de la Wehrmacht indiquant, la plupart du temps, la direction de Laval ; jaillissement soudain d'un chasseur anglais à double fuselage, surveillant le trafic à basse altitude ; entailles creusées dans les talus bordant la route pour protection d'urgence en cas de mitraillage ; convois ennemis bivouaquant sous les pommiers d'une ferme en attendant la nuit pour repartir vers le front. 

          En fin d'après-midi, nous avons atteint l'entrée de Fougerolles ; au premier bistrot, nous avons posé nos vélos pour nous restaurer et nous rafraîchir. Maintenant remis sur pied, nous avons flâné dans les rues du village. A l'extrimité du bourg, Charlot nous indique la route de Désertines qui descend à droite ; c'est par là, au-delà des étangs, qu'on devra se rendre cette nuit. Dans un bureau de tabac, nous avons reconnu Loulou (Louis Pétri).

          A la nuit tombée, nous avons repris nos bicyclettes et nous voilà lancés dans la descente vers Désertines. Devant nous, on devine quelques cyclistes, sans éclairage, filant probablement vers la même destination que nous ; mais par prudence, nous ralentissons pour garder quelque distance avec eux. Plus loin, nous doublons une poignée d'hommes, marchant bon pas, sac au dos. Il ne fait pas de doute que nous sommes dans la bonne direction!

         cabane-panama.jpg Quand Charlot nous fait quitter la route, on s'engage dans un chemin aux ornières profondes ; une barrière, un sentier battu et une ferme seule. Plus loin, encore une ferme, que l'on dépasse pour atteindre le terrain : un pré qui paraît sans limite dans la pénombre et une grange en bordure. On distingue quelques silhouettes, des chuchotements et quelqu'un qui fait remarquer que le ciel se couvre et qu'il fera froid cette nuit. Dans la grange faiblement éclairée, Julien accueille les nouveaux arrivants, identifie les groupes et donne les consignes pour les postes de garde, le balisage et la réception des containers. Courtes explications car beaucoup parmi cette quinzaine de camarades ont déjà participé à la manœuvre.

          Mais, avant de prendre possession du terrain, il faut rassembler les vaches qui y sont disséminées pour les refouler dans un enclos voisin. On s'échauffe à ce jeu et cela permet d'atténuer les frémissements de l'attente. J'ai remarqué tout à l'heure que les autres étaient pour la plupart chaudement habillés : canadiennes, cache-col, revers de veste relevés et je crois que je ne suis pas suffisamment vêtu pour affronter la fraîcheur de la nuit avec simplement un blouson léger sur ma chemise : la fraîcheur se glisse, humide, tout autour de nous, elle s'insinue en moi.

          Julien a distribué les rôles. Je suis de ceux qui sont répartis sur le pré pour baliser la terre avec des torches électriques. Le froid m'a envahi et je serre les mâchoires en regardant autour de moi : je ne distingue pas les limites du terrain mais je sais qu'à distances régulières, piétinent des ombres qui, comme moi, attendent minuit en serrant leur lampe au fond de la poche. Je sais aussi qu'aux extrémités du terrain, ont pris place ceux qui, tout à l'heure, feront de la main un mouvement de va-et-vient devant leur lampe pour que, de l'avion, on sache que le pré se limite à ces lumières régulièrement clignotantes.

          Je lève la tête : le ciel est couvert mais, curieusement, une légère luminosité blanchit le sommet des arbres groupés sur un côté du pré. Au-delà, c'est la grand-route d'où, une fois nous est parvenu le ronronnement d'on moteur :"T'entends les Chleuhs ?". On parle à mi-voix alors que le silence retombe.

          Et puis, brutalement, un bourdonnement caractéristique qui s'amplifie et me raidit sur place. Le vrombissement se rapproche tandis que le cœur précipite son piétinement dans la poitrine.

          La grosse lampe centrale a donné le signal et toutes nos lumières se tendent vers le ciel ; aux extrémités du pré, les clignotants entrent en jeu. L'avion a surgit de la nuit ; il vole bas au-dessus de nos têtes et disparaît quelques instants, puis réapparaît cette fois en sens inverse, carrément dans l'axe de nos éclairages ; il me paraît plus haut qu'à son premier passage. 

          Et soudain, on voit s'épanouir au-dessus de nous des parachutes de toutes les couleurs. Impossible de tout voir et de tout entendre en même temps, de fixer toutes ces images et de discerner  tous ces bruits : l'éloignement de l'avion dévorant la nuit, tandis que ces ballons jaunes, blancs, bleus... glissent silencieusement du ciel. Ils sont déjà à portée de la main, entraînés par leur charge.

         Pour le deuxième avion, s'opère presque aussitôt la même manœuvre et, à nouveau, se déroule le fascinant spectacle.

   " Vite les gars, repérez les <<cont'ners>>, coupez net les cordages qui les retiennent à leur parachute". Tout le monde s'active dans le silence à peine troublé. Les uns portent, à quatre, les énormes cylindres noirs jusqu'à la grange ; d'autres plient les parachutes libérés. "Vite les gars et ne laissez rien traîner". Les bruissements légers de la nuit sont à peine perturbés par le froissements de nos allées et venues. La brise, bien qu'à peine perceptible, a entraîné quelques parachutes vers les arbres bordant le terrain. Certains ont grimpé aux branches pour cisailler les cordages et décrocher  les containers qui y sont retenus. On s'agite partout. Va-et-vient incessant entre le terrain et la grange. On signale un parachute dans le pré voisin et on enjambe le fil barbelé du talus pour le récupérer  avec sa cargaison. Vite, vite, avant que l'aube ne pointe.

         La poignée des containers me scie les doigts et j'ai dû me protéger avec mon mouchoir. On ignore la bruine légère qui nous environne comme si se liquéfiait lentement la nuit. On hisse encore un cylindre égaré par-dessus le grillage. Le petit jour blafard et glacial commence à pâlir l'horizon. C'est fini : le terrain n'a rien vu, n'a rien su.

         On se retrouve dans la grange où, pendant nos navettes du pré à la bâtisse, Julien avait commencé à répartir le contenu des cylindres ; ici les carabines, là les mitraillettes, puis les chargeurs, le plastic, les mines, les grenades. Il est debout, jambes écartées, dominant cet amoncellement venu du ciel.

         Le tri des armes s'est poursuivi encore longtemps dans la grange. A l'ouverture de chaque container, tous les regards convergent vers son gros ventre noir pour découvrir ce qui s'y cache ; l'apparition des blousons et des cigarettes est saluée avec de grands sourires ; les revolvers et les pistolets à barillet ont, aussi, bien des amateurs ; mais les plus applaudis sont les petits postes de radio, parallélépipède de métal gris clair tenant dans la main et qui, magiquement, fonctionne sans branchement électrique.

          Pendant que, de découverte en découverte, s'achève l'inventaire, le jour a élargi sa brèche dans le ciel et une grande lassitude m'est venue. Je me sens les joues creuses, les yeux me piquent, un grand désir de dormir m'assomme. Je me hisse par l'échelle jusqu'en haut, dans la paille, là où on trie les parachutes, ils ont été pliés et enveloppés de leur housses brune marquée de leur couleur : yellow, blue, white... J'en choisis un blanc, tandis qu'un groupe discute des mérites respectifs des différentes teintes. (J'ai appris depuis que nous avions eu là notre premier contact avec le nylon encore inconnu en France).

          Non loin de là, Alice est endormie sur la paille.

          D'en bas, me parviennent des voix, comme un bourdonnement dans une atmosphère ouatée ; puis le roulement d'un tombereau brinquebalant venant prendre son chargement. Quand je redescends, il pleut toujours. Avec Charlot, nous faisons mettre de côté ce que nous destinons au groupe de Serouanne : nous tenons beaucoup aux mitraillettes Sten ; nous aurons aussi des chargeurs en quantité raisonnable et du plastic et des mines antichars et des crève-pneus ; et puis aussi un poste de radio, un blouson et des cigarettes.

          Une autre charrette est en cours de chargement. On la couronne de fagots et la voilà partie paisiblement sous la pluie.

          Julien est toujours debout au milieu de la cabane. Il me paraît extrêmement fatigué, comme amaigri, les cheveux en désordre, la voix lasse.

          Nous avons été dans les derniers à partir en attendant le camion du Père Hamel qui doit transporter notre lot de matériel et celui de Juvigny.

          Le pré a l'aspect tranquille et sans histoire de tous les prés du bocage, impassible dans son entourage de talus couronnés de broussailles mêlées aux coudriers : il n'attends plus que le retour des vaches.

          Quand le camion arrive enfin, la pluie a cessé, mais il ne peut rouler jusqu'à la grange et nous avons dû faire plusieurs navettes pour le charger, pataugeant et glissant dans la boue du sentier défoncé par les piétinements et les chariots précédents. Un vieil homme devant la ferme, casquette au ras des yeux et longues moustaches tombantes, observe notre manœuvre ; il semble n'avoir pas dormi beaucoup plus que nous. Au dernier paquet, il est venu nous souhaiter bonne route et nous lui conseillons d'observer prudence et discrétion.

          Sur la plateforme, notre chargement avait été camouflé sous une couche de paille et nous nous sommes allongés, Charlot et moi, sur cette "paillasse" pas trop inconfortable. Nous avons tiré des couvertures sur nous d'où seules nos têtes émergent, mais nous tenons chacun en main une mitraillette chargée en cas de mauvaise rencontre. Au moment où l'on démarre, Charlot, cheveux en brosse et fine moustache blonde, me fait un clin d'œil qui veut me dire : "T'en fais pas, ça ira". Dans la cabine, à côté d'Eugène Hamel au volant, s'est assis Leboulanger, de Juvigny.

          Sur les ridelles, une banderole à croix rouge froufroute tandis que nous remontons vers Fougerolles. Nous refaisons ensuite, en sens inverse, le trajet que nous avions parcouru la veille à vélo avec Alice. Mais les deux jeunes gens qui pédalaient hier comme en une insouciante balade en douce compagnie sont maintenant étendus là, plaqués sur cette plateforme , étreints par la sensation quelque peu angoissante  d'une glissade cahotante dont ils n'ont pas la maîtrise.

          Immobiles, passifs, mais vigilants, l'arme fermement tenue, d'autant plus vigilants qu'en cas de contrôle, nous n'aurions pas le choix de la manœuvre ni l'avantage de l'anticipation.

           Au delà de la claire-voie des ridelles, on ne distingue pas grand chose ; sous l'accompagnement des nuages qui paraissent s'effilocher dans un ciel qui se dégage, nous échangeons peu de mots et une pensée fixe s'accroche et s'impose en moi :"Tant qu'on roule, ça va". Et je me répète :"Tant qu'on roule, ça va".

          Un premier ralentissement nous met en alerte ; les maisons qu'on discerne me font supposer que nous entrons dans Savigny  ; le camion réduit de plus en plus son allure tout en se déportant vers la gauche : je m'aperçois que nous sommes entrain de doubler une colonne de Chleuhs alignés sur le bas-côté de la route. On a beau se persuader que la maîtrise du Père Hamel est rassurante et que le sang-froid qu'il avait montré en d'autres circonstances doit, cette fois encore, nous permettre de franchir l'obstacle. N'empêche que la gorge se serre et que le cœur bat plus fort que jamais.

          Comme pour me dénouer la langue, je chuchote à Charlot : "Tant qu'on roule, ça va". Et lui me répond encore de son clin d'œil :"T'en fais pas, ça ira".

          Longue, longue, interminable, cette lente traversée du village où, à cette heure-là, la banale agitation quotidienne dresse inconsciemment sur notre passage le danger d'une fausse manœuvre ou d'une immobilisation du véhicule qui risquerait alors de nous livrer à la plus périlleuse des curiosités.

          Le camion reprend un peu de vitesse avant même que les dernières maisons soient dépassées : il retrouve enfin son allure normale quant l'étau de la rue qui l'enserrait s'est relâché en même temps qu'un grand soupir soulage l'oppression qui m'étreint la gorge, m'écrase la poitrine et l'estomac.

          Nous roulons sans autre incident jusqu'à Saint-Hilaire. Là les cicatrises  trouant la chaussée depuis le bombardement américain qui avait ravagé la ville en juin, oblige à ralentir. Mais la traversée s'effectue sans alerte et, dès qu'on s'engage dans la descente vers la gare et la Sélune, nous retrouvons une atmosphère si familière qu'on imagine que rien de fâcheux ne peut plus nous arriver.

          Le camion attaque maintenant courageusement mais non sans maugréer, la dure côte de Parigny. Après avoir  tourner vers Sérouanne, nous faisons arrêter Hamel à l'endroit que nous avions repéré pour déposer provisoirement notre chargement jusqu'au soir. Aucune circulation ne vient nous troubler, aussi pouvons nous, sans interruption, cacher le tout derrière le talus choisi. Et, après la chaleureuse poignée de mains qu'on imagine. Eugène Hamel et son passager de cabine poursuivront leur route vers Juvigny, emportant le reste du chargement sous sa protection de paille.

          Ce fut encore une rude nuit, cette fois-là : tous les gars de notre groupe en file indienne, à travers champs, prés, talus, grillages, évitant routes et habitations, chacun portant sa charge, du talus au-dessus de la route où nous avions déchargé le camion jusqu'à l'inoffensive cabane plus près de notre planque où nous allions entreposer nos armes.

          Et par là-dessus, un clair de lune dont, cette fois, on se serait bien passés.

                  Récit de Michel TAUZIN

 

 

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Date de dernière mise à jour : 2015-09-03 20:17:12